C’est comme ça

C’est comme ça. Quand tout va mal et que l’eau s’infiltre et commence à déborder, alerte inondation, toi le misérable petit navire il va falloir apprendre à naviguer.

Quand tout va mal il faut lutter contre les rouleaux de chagrin, tête haute, nager droit les yeux fermés.

Il faut trouver des petits arrangements, bricoler avec le réel, repriser ensemble les idées éparses, fermer à clé les vieux tiroirs qui claquent dans les courants d’air, maquiller la confusion et les contusions à grands coups de pinceau, remettre chaque cil en place, réajuster son coeur et son souffle, discuter avec un enfant, s’asseoir au bord d’une tasse de thé. Laisser mourir les monstres qui se cachent dans le placard.

Au fond de ma poche

Au fond de ma poche il y a

Un ticket de métro usagé

Un stylo décoiffé

Un vieux chewing-gum Freedent 

Les clés de mon appartement 

Et du vide

Une poignée de sable blanc 

Un mouchoir taché de sang

Quelques miettes de tabac

Une place de cinéma 

Et du vide

Un morceau de dentelle 

Ma carte de mutuelle 

Un briquet en métal

Prévert en intégral

Et du vide

Une solitude béante

Quelques plis d’arrogance 

Des propos décousus 

La carte du Pendu

Et du vide

Entre les mailles serrées 

De ma poche crevée 

Quelques éclats de colère 

Lentement égrenés

Et du vide

 

Au fond de ma poche il y a

L’infiniment rien

Mais parfois si je veux bien 

Ta main

Bleu

Je suis bleu. Bleu mais pas d’un joli bleu. Un bleu mat, passé, sans nuances, sans compromis. Le bleu d’un sac poubelle dirait-on. Le bleu passe-partout de l’uniforme du malade, en somme. Je suis en papier indéchirable, sans forme, taille coulissante et courtes manches. J’ai trois poches : une pour les cigarettes, une pour les médicaments, l’autre pour les mouchoirs. Je suis bleu mais pas ivre, ou plutôt ivre de chagrin alors j’épouse les contours de ceux qui le portent et je le porte avec eux. Je ne console pas, je suis là, je protège un peu des blessures , je camoufle les bleus tout en hurlant au monde entier que oui, je suis un tissu de souffrances. Je remplis ma tâche et puis quand on n’a plus besoin de moi, on me jette, on me recycle en charlotte de bain, en bleu de travail ou en bleu de chauffe.

Un petit manège dans la tête

Brigitte est une personne ronde, sans âge, coquette et généreuse.  Demandez-lui quoi que ce soit, elle ouvre grand les bras comme des rideaux blancs au petit matin. D’un geste gracieux, elle déloge le moral des chaussettes, signe sa déclaration d’impôt au rouge à lèvres et fait la poussière avec de vieilles culottes à fleurs. Elle est comme ça Brigitte.

Chaque jour, elle porte sa robe de mariée et tournoie devant le miroir. Après tout, pourquoi ne pas en profiter tous les jours. Brigitte se sent reine et épouse. Elle pense alors à Augustin. Son cher Augustin. Il lui disait mais tu es cinglée, tu ne vas pas sortir comme ça, en robe de mariée. Doux jésus. Et quand est ce que tu changeras de métier.

C’est vrai qu’elle fait un drôle de métier, Brigitte. Elle travaille avec les forains au parc du coin, dans un petit manège. De quoi étourdir les enfants. C’était son rêve, à Brigitte, alors que voulez-vous. Un maigre salaire, mais de la joie et de la musique douce.

Elle se regarde dans son minuscule poudrier. Ouvre un œil doré, puis l’autre, tire sur une paupière, un peu de lilas. Elle part en claquant la porte et dévale les escaliers pieds nus. Aujourd’hui, elle essaiera le grand cheval de bois.

Voyage au bout du paradis 

Sous la lumière crue des néons, tu transpires avec élégance. Tu as mis des lunettes noires en forme de coeur, cernées de rouge, et tu as noué un foulard en soie dans les cheveux pour te protéger du monde. A l’abri des regards, tu respires l’agitation, les odeurs d’urine, de sueur et de personnes replètes mêlées au Chanel numéro 5. Tu n’oses pas t’asseoir. Tes doigts glissent sur la rampe. Un homme électronique indique l’arrêt :  » Parc des oiseaux ». Plus que trois stations avant celle du Paradis. Une jeune femme se lève, elle porte son t-shirt à l’envers, coutures grossières , étiquette hurlante dans le cou, tu trouves ça drôle et vulgaire. 

Dans le reflet de la vitre, tu rectifies le noeud de ton foulard. Tu as chaud. La tête qui tourne et la nausée. Juste devant toi, tu n’as pas d’autre choix que de constater la chute de neige, silencieuse, qui a eu lieu sur les épaules de ton voisin. La nausée encore. Tu retiens ta respiration. Tu recules, marches sur un pied minuscule. Morceaux de cris enfantins qui volent en éclat, pardon pardon excusez-moi. Le feu aux joues. 

Arrêt « Platanes ». Bientôt le Paradis. Tu fouilles dans ton sac pour vérifier. Attends… Ah mince où est-il celui-là… Oh lala… Ça c’est mon parapluie… Là ma trousse de maquillage… Ah tiens enfin le voilà, tu brandis ton smartphone 8S+++ , soulagement, soupir d’aise, écran noir écran bleu pas de message déception … Dodo au fond du sac.

En levant les yeux, tu remarques ce jeune homme, la trentaine, qui déguste un sandwich le front penché sur un livre ouvert. En regardant mieux tu reconnais Paroles de Prévert, tu te réjouis, tu le dévores comme si tu étais au cinéma. Il est beau comme dans les films et soudain, il sent ton regard, vous vous croisez en un éclair. Tu bats des cils, tu minaudes, fais glisser tes lunettes sur le bout du nez, tu l’observes par en-dessous, mais oui c’est moi jeune homme. Un peu de sauce tomates perle de son menton, tu trouves ça sexy et dégoûtant. Tu lui proposes un mouchoir en papier, il ne dit pas non. Tu lui souris. Il t’offre de partager son repas, tu refuses poliment. Finalement, une place se libère à côté de lui, tu lisses ta robe et t’assieds, tu as oublié le monde, la puanteur, les bourdonnements et la nausée. Et puis, il se met à te parler de mouchoirs, les différentes variétés, les brodés en tissu, les en papier gravés de petites fleurs, les parfumés à la menthe, les formats mini et maxi, les basiques, les moelleux, les chiffonnés, tu trouves ça très intéressant et tu n’arrêtes plus de sourire en te tortillant. Soudain, tu lui prends la main, il est surpris, et tu dessines dans sa paume une vie imaginaire. Tu lui murmures ton prénom au creux de l’oreille. Dans les crissements de freins de la rame, il n’entend pas, tu répètes plus fort, il fait semblant de n’avoir toujours pas compris et vous riez encore. 

Tout à coup, tu réalises qu’il faut descendre, tu cries le paradis c’est maintenant, tu le saisis par la main, vite, il ne veut pas te suivre, j’ai encore 2 arrêts, qu’est ce qu’il te prend, tu es folle, signal sonore, les portes se referment, le métro redémarre, un petit signe de la main. Il a disparu mais dans ta poche, tu découvres un mouchoir chiffonné. Tu le déplies pour essuyer la déception. Puis tombes sur un numéro de téléphone, inscrit en chiffres tremblotants. Sourire et lumière. En route pour le paradis. 

Nos enfants chancelants sont nos meilleurs appuis

J’ai emporté Lola une nuit de mai. Dans mon sac : une bouteille d’eau, du linge, une compote et mon harmonica. Ça m’avait pris d’un coup. J’ai dévalé les escaliers de notre triste demeure, traversé la pénombre du jardin puis je suis sortie par le portillon recouvert de lierre fou. Lola dormait bien, ses joues rondes comme des pommes sentaient la nuit et le biscuit. Je l’avais emmitouflée dans sa polaire rose qui lui faisait un teint de fleur. Lola dormait bien, solitaire, heureuse, les yeux en amande paisiblement au repos, qui lorsqu’ils s’ouvraient interrogeaient sans cesse la vie.

 Je n’avais rien, rien sauf mon enfant et alors je pouvais conquérir le monde. J’étais armée pour toujours. 

Elle s’était pelotonnée dans mon cou comme un baiser.  

J’avais emporté Lola, fuyant la violence et la foudre, démarré la voiture tout doucement tandis que dans notre sillage s’éloignaient les dernières bâtisses assoupies de saint Gilles. Lola dormait sur un coussin de nuages. 

J’ai roulé longtemps, sans projets, sans plan, le dos rompu de fatigue et les mains tremblantes. Dans mon rétroviseur, j’interrogeais souvent Lola qui dormait bien, tellement bien qu’on l’entendait à peine respirer. J’aurais tout donné pour cette enfant.

Au bout d’une centaine de kilomètres, je me suis arrêtée, j’ai délogée tout doucement Lola de son sommeil, elle m’accueillit avec un sourire :  » vi », a-t-elle articulé approximativement. Alors je l’ai prise dans mes bras, serré son petit corps contre ma poitrine dans un nuage de tendresse. Un fil rouge s’était tendu entre mon coeur et le sien. Dans ma tête, ce vers de Victor Hugo, comme une berceuse à moi-même :  » Nos enfants chancelants sont nos meilleurs appuis. »

L’attente

Il faisait nuit noire. La pendule marquait 19h. Claire avait enfilé une robe rouge, des chaussures à lanières, et terminait d’éplucher les pommes de terre qu’elle plongea ensuite dans l’eau bouillonnante.
Il était 19h, l’heure de la fête. Martin rentrerait d’une minute à l’autre. Il claquerait la porte et ce serait un feu d’artifices de baisers et de sourires. Il viendrait l’embrasser doucement dans les cheveux, juste derrière l’oreille, à l’endroit qu’il appelait « chez moi ». Il dirait ça y est je suis rentré chez moi, viens voir par là, puis il la saisirait par la taille et l’enlacerait amoureusement. Elle lui demanderait alors cette journée, tu as encore oublié le pain, mais il la ferait taire d’un long baiser. 

Il était maintenant presque 19h30. Martin ne rentrait pas. Claire ôta sa robe et se promena nue sous son tablier. Elle calma le feu qui chahutait sous la casserole et mit une chanson de Nina Simone, pour chasser la solitude qui serpentait autour d’elle. Elle s’assit à la petite table de la cuisine, se servit un verre de vin, remplit celui de Martin. Puis se mit à enrouler ses mains l’une dans l’autre pour les masser doucement. C’était souvent comme ça quand elle était inquiète. Martin riait et disait qu’elle se lavait les mains avec un savon imaginaire. 

Bientôt 20h, ce n’était pas normal. Aurait-il été retenu au travail? Se serait -il attardé au bistrot avec Jean? Une minute chez la boulangère ? 

Claire se leva, réanima les pommes de terre, rajusta son chignon, traversa la cuisine et se dirigea vers le téléphone de l’entrée. Elle interrogea le répondeur. Une voix d’homme répliqua : « Vous n’avez pas de nouveau message ». 

Elle décida d’appeler Madeleine. Celle-ci répondit aussitôt : « Claire? Tu veux que je vienne ? Que se passe-t-il ?  » Claire murmurait. « Sais-tu où est Martin? Il n’est toujours pas rentré. Je l’attends depuis 1h ou depuis mille ans. Je ne sais plus. »

A l’autre bout du fil, la voix de Madeleine se brisa.  » Mais enfin Claire… » Puis un silence assourdissant. « Claire… » Maintenant Madeleine pleurait. 

Claire raccrocha brutalement. Respira longuement. Remit sa robe rouge. Remua les pommes de terre. But une gorgée de vin. Rajusta son chignon. Et attendit que la pendule affiche de nouveau 19h pour le retour de Martin.   

le collier de perles

J’ai perdu mon collier. Il s’est rompu en laissant s’échapper chaque perle dans une pluie battante sur le carrelage. Je ne sais pas si c’était de vraies perles mais c’était mon collier, celui qui avait appartenu à ma mère, à ma grand-mère et à mon arrière grand-mère.

J’ai perdu mon collier. Mon doux collier aux perles de nacre que je faisais rouler entre mes doigts machinalement, pour vérifier sa présence ronde et muette, pour pouvoir dire tout va bien j’ai toujours mon collier je vais bien la vie peut reprendre.

J’ai perdu mon collier et avec, chaque perle d’amour laissé par ma mère, ma grand-mère et mon arrière grand-mère. Le fil fragile qui tenait une génération à l’autre s’est rompu, et les perles se sont détachées comme autant de maillons de notre chaîne familiale.

J’ai perdu mon collier je suis nue j’ai tout perdu.

Samedi soir 

Samedi soir tu es libre. Tu vas au rendez-vous. Il est 19h13 pour une fois tu as de l’avance, ou de l’absence, c’est selon. Un peu de Calèche d’Hermès dans le cou pour faire croire que tu n’es pas venue à pieds. 19h15 tu attends gentiment tu t’installes mi anxieuse mi joueuse, quelques cœurs au fond des yeux. Tu attends le sac sur les genoux tu fais semblant d’être occupée le portable l’agenda les mails les messages les réseaux sociaux. Tu regardes encore ses photos. Ouais. Allez. Quelqu’un entre qui a l’odeur des gens qui cherchent. Il te regarde tu le regardes. Oui bonjour c’est moi. Il ne se passe rien. Tu sais que ce ne sera pas lui mais ce n’est pas grave tu souris. Il te parle il te questionne en regardant l’endroit où naissent les atouts des femmes. Tu réponds poliment. Il a de grandes dents c’est pour mieux te manger mon enfant. Tu ne sais plus quoi faire de ton verre de vin tu le bois d’une traite. Tu te lèves. Tu vas aux toilettes. Un trait de rouge à lèvres. Et puis rien. Quand il parle c’est comme si tu étais dans la pièce à côté. Laisse moi ne me touche pas. J’ai froid. Non. Oui c’est ça bonne soirée. N’y pense même pas. 

15h32

15h32. L’heure morte où rien ne se passe. Pas encore la pause café. Trop loin du dîner. Je ferme les yeux et me concentre sur Josiane qui tapote sur son clavier en soupirant. Josiane est beaucoup plus jolie que son prénom. Une belle tige brune en escarpins dorés. Elle porte une ampoule 60 watts dans la tête tant elle brille par ses grandes idées.15h35. Je n’en peux plus. Je consulte mon téléphone qui me lance des regards noirs. Je rafraîchis mes mails, les désirables et les indésirables. Rien.

15h36. J’ai peur de m’endormir alors je pianote doucement une sonate de Mozart du bout des ongles.

15h45. Josiane s’arrache de son fauteuil, déplie ses jambes et sort du bureau en deux battements de cils, laissant derrière elle quelques froissements de jupe. 

16h Josiane me manque. Elle n’est toujours pas revenue de sa pause café. J’ai des fourmis qui s’agitent dans les pieds. J’ouvre une page web. Google. Je tape  » partir loin « . Non.  » billet d’amour pas cher ». Clic. Clic. Ok. Clic. Paiement. J’ai chaud je tremble. Allez. Non. Si. Clic. Validé. Votre billet vous a été adressé par mail. Bon voyage. 

Ok. Cool. Ce soir je tombe à Moureux.